film-joker-divise-inconscient-audasioux.jpgPhoto by Daniel Lincoln

Le film JOKER est sorti en salle au mois d’octobre dernier. 
Il fait un carton malgré les nombreuses polémiques.
Je ne suis pas une grande fan de cinéma mais j’aime me rendre de temps en temps dans le ciné associatif de mon quartier pour découvrir des oeuvres.
Les échos que j’avais entendus (pour certains c’est le film de l’année) ont piqué ma curiosité.
J’ai donc délaissé mes lectures pour céder à l’appel de la séance ciné du soir.
Je décrypte mon analyse du film en toute subjectivité.

Critiques faites au film JOKER 

Certaines critiques accusent le film Joker de faire l’apologie de la violence. Il susciterait de l’empathie pour ceux qui perpétuent des fusillades à l’arme à feu. En effet, le dénouement du film serait une référence à la tuerie d’Aurora perpétré lors de la projection du film Batman au Colorado. L’auteur de la fusillade souffrait de troubles mentaux et voulait qu’on l’appelle « Joker » après avoir tué 12 personnes et blessé 48 autres.

Elles accusent également le film Joker d’entretenir une vision stéréotypée des personnes souffrant de maladies mentales. La violence semble être la seule issue offerte à Arthur Fleck alias le Joker pour apaiser ses troubles et trouver sa place. Certaines scènes du films sont déstabilisantes. Par exemple celle où Joker entame une danse transcendantale après avoir commis un triple homicide dans le métro. On réalise que quelque chose s’est libéré en lui. Il trouve un apaisement et de la joie dans son geste. Il ne semble pas nourrir de regrets. Cela va à l’encontre des histoires qu’on met habituellement en avant dans l’industrie culturelle. Il aurait été plus politiquement correct de montrer une image du Joker qui doute, qui est déstabilisé par les crimes qu’il a commis.

Enfin certains dénoncent ce film car il légitimerait le ressentiment de l’homme blanc déclassé. Arthur Fleck / Joker vit dans la précarité et a du mal à gagner de l’argent pour s’occuper de sa mère malade suscitant ainsi l’empathie des spectateurs.

Le film Joker suscite des émotions qui dérangent

Pour ma part, j’ai ressenti une sorte de malaise tout au long du film. 
En sortant du cinéma, j’ai compris pourquoi que film divisait autant.

Quand nous sommes confrontés à des émotions négatives, deux réactions s’opposent :

  • Réaction 1 : on peut refouler ces émotions. On se persuade alors que c’est le film qui est dérangeant. On se persuade que cette fascination pour la violence et pour les méchants est malsaine. Elle mettrait de l’huile sur le feu alors que nos sociétés sont de plus en plus polarisées. Certains journalistes n’hésitent d’ailleurs pas à clamer « a-t-on besoin de ça maintenant ? ».
  • Réaction 2 : on peut s’interroger sur ce que ces émotions négatives révèlent.
    Un film qui divise autant et suscite autant de polémiques ne peut être qu’une réussite. Le propre de l’art est de susciter des émotions. Si une oeuvre vous laisse indifférent c’est qu’elle est passée totalement à côté de son objectif.



Le film Joker questionne notre rapport aux inégalités

J’ai choisi de m’attarder sur la deuxième réaction possible : questionner ce qu’elles révèlent sur nous et sur notre époque.

À mes yeux le grand mérite du film est de questionner notre rapport aux inégalités sociales.

Jusqu’à quel point les inégalités peuvent-elles continuer à croître sans que cela déchaîne la violence  ?
Arthur Fleck se sent humilié. Ses petits boulots de clowns sont précaires et ne lui permettent pas de vivre dans des conditions décentes. Il doit s’en remettre à l’aide publique pour financer son traitement jusqu’au jour où les pouvoirs publics décident de couper les subventions qui finançaient ses programmes sociaux.

A cette période Arthur Fleck perd son emploi. Il se retrouve donc isolé et se sent de plus en plus misérable.

Le film Joker questionne le rôle de l’environnement dans la construction de nos identités individuelles et collectives

JOKER se dit victime de cette société violente pour les plus fragiles. Ces derniers se retrouvent seuls et exclus.
Joker s’invente une vie. Nous assistons au dédoublement de sa personnalité. Il y aurait un « moi » loser qui cumulerait les difficultés et un « moi » célèbre à qui tout sourirait : amour, argent, popularité.
Le film souligne la réussite fulgurante de ceux qui ont intégré les règles du jeu. Ils gagnent beaucoup d’argent et jouissent d’une excellente réputation. L’écart entre ces deux franges de la population nourrit le désir de revanche de Joker. Malgré ses efforts pour percer dans le milieu du standup finit toujours par échouer. On voit ici qu’il n’y a pas d’entre-deux. « The winner takes all » comme disent les Américains. Cette approche questionne donc notre vision de la réussite que nous acceptons tous plus ou moins malgré les preuves de son échec. Notre modèle broie les individus et détruit la nature. Pourtant, nous continuons cette course effrénée au statut et au titre par peur du déclassement.

La violence du film JOKER n’est que le miroir déformant de notre société

Arthur Fleck : Est-ce que c’est moi, ou est-ce que le monde est devenu fou ?

La violence du film parle à notre inconscient collectif car nous savons que notre société est de plus en plus violente et polarisée. Nous avons conscience que cet environnement forge nos représentations du monde et alimente nos peurs. Sinon, les Américains n’auraient pas élu Trump à la Maison Blanche. Sinon, nous n’aurions pas le Front National au second tour de notre élection présidentielle.
Le film prédit un phénomène de désindividualisation. Les foules prennent une identité collective et deviennent prêtes à tout y compris à commettre des actes odieux. Dans le film on voit que les meurtres de Joker sont salués par une masse de gens déclassée et dévaforisée. Bien qu’ils ne sachent rien de ses meurtres, ni les motifs, ni les circonstances, ni l’identité de l’auteur, les habitants de Gotham lui donnent un sens commun. Ils les font coïncider à leur représentation du monde qui veut que les 1% les plus riches soient coupables de cette situation.
Les identités collectives des groupes désindividualisés peuvent donner lieu à des souvenirs et à des interprétations biaisées des événements. Cela crée une violence horrible. C’est exactement ce qui se passe au Joker. Tout ce qu’Arthur Fleck fait, c’est commettre des meurtres sans réel but et prononcer un discours incohérent à la télévision. Le vrai méchant du film est la société en général qui s’accroche à ces actions et à ces paroles et les imprègne d’une signification inexistante pour justifier ses propres crimes.
Dans notre société, nous avons tendance selon nos opinions politiques a prendre des symboles et à les diaboliser ou à les idéaliser. On pourrait citer Greta Guthenberg, le Che Guevara et même le masque de Joker qui est actuellement repris par des manifestants à travers le monde.

Le film ouvre le débat sur les maladies mentales

Le pire quand on a une maladie mentale, c’est que les gens s’attendent à ce que vous vous comportiez comme si vous n’en aviez pas.

Ce film ouvre aussi un débat sur les maladies mentales même si je conçois qu’il est plus maladroit sur ce point. Les maladies mentales sont encore très mal perçues aujourd’hui et sont un sujet tabou alors que selon certaines études 1 français sur 5 serait touché par une maladie mentale au cours de sa vie. Dans une société qui voue un culte à la performance et à la réussite, les maladies mentales sont perçues comme un signe de fragilité et une honte. Pourtant, je suis convaincue que les deux phénomènes sont liés. L’anxiété sociale qui résulte de cette frénésie de compétition génère de nouvelles maladies comme je l’ai déjà évoqué ici.
Il y a également un problème évident de prise en charge des personnes qui souffrent de ces maladies. L’approche purement médicamenteuse a montré ses limites et l’accompagnement individualisé à un coût que nous ne sommes visiblement pas prêts à supporter. 
Là encore si le film suscite autant de critiques sur ce point c’est qu’il touche à un sujet sensible.

Conclusion

Ce film est un film qui ne laisse pas indifférent.

On ressort de la séance pleins de questionnements et d’interrogations. Petit détail qui a son importance, tout au long du film, nous avons nous-même du mal à distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. 
C’est donc une expérience assez troublante et à la fois intéressante pour prendre conscience des émotions qui nous traversent. Je reste persuadée que si le film divise autant c’est que nous nous reconnaissons tous plus dans l’univers décrit et avons peur de la violence engendrée par nos organisations, violence dont nous sommes tous plus ou moins complices.

Si vous avez vu le film ou que vous comptez aller le voir, n’hésitez pas à partager votre émotions et vos analyses.

Je suis curieuse de les lire !