Vincent Bosc, de la communication à l’éducation nationale


S'inspirer / lundi, octobre 8th, 2018

 L’interview en bref

  • Vincent Bosc est un jeune enseignant passionné, curieux et enthousiaste.
  • Il a grandi dans un environnement culturel stimulant.
  • Cet attrait pour la culture le conduit à effectuer des études à Sciences Po puis à travailler en tant qu’attaché de presse dans la sphère culturelle.
  • Assez rapidement, Vincent se rend compte que ce métier ne répond pas à ses attentes. Il décide donc de se reconvertir dans l’éducation et devient enseignant en histoire-géographie.
  • Vincent nous parle de son nouveau métier d’enseignant, de sa vision de l’éducation , mais aussi des aspirations de ses élèves et de leur attitude face aux évolutions technologiques et sociétales.
  • Il pondère les critiques faites au métier d’enseignant et démontre une réalité du terrain contrastée, dynamique et différente d’un établissement à un autre.
  • Pour lui, l’apport des nouvelles technologies doit permettre d’accompagner individuellement les élèves et d’amener un supplément d’âme sans passer par son objectivation ou par la scientifisation de son environnement.
  • Les élèves ont gardé une certaine forme d’innocence face aux évolutions en cours même si, ils sont fascinés par les écrans qui envahissent leur quotidien.
  • Le défi de Vincent est de les ouvrir à d’autres formes de culture et de développer leur esprit critique tout en préservant son devoir de réserve.

L’interview en profondeur

1. Si tu devais te présenter à un inconnu comment te définirais-tu ? 

Je me définirais comme quelqu’un de passionné, d’impliqué et de curieux. Je suis aujourd’hui en phase avec moi-même. J’aime apprendre, transmettre, voyager, prendre le temps de la réflexion, partager, impulser de nouvelles dynamiques. Mon métier actuel me le permet.

2. Quelles étaient tes passions enfant ?

J’ai toujours été passionné par le sport et la musique. Mes parents m’ont donné la possibilité de cultiver ces deux passions. J’ai ainsi longtemps pratiqué le tennis en club et le piano au Conservatoire. Ces loisirs éducatifs m’ont permis d’appréhender mes propres limites, de les apprivoiser et parfois de les dépasser.

3. Qu’est-ce qui t’as conduit à Sciences PO puis à la communication ? Peux-tu présenter rapidement tes expériences. Que t-on t-elles apportées ? Qu’est-ce qui t’as déplu / déçu ? 

A la veille du baccalauréat, je souhaitais m’orienter vers une école de composition musicale. J’éprouvais l’envie d’être indépendant, de créer, d’exprimer ma sensibilité dans mon travail. Mais honnêtement, à 17 ans, je présentais un cursus musical intéressant mais en aucun cas exceptionnel. J’ai donc présenté les concours des Instituts d’Études Politiques, à la fois pour enrichir ma culture générale mais également dans l’optique de poursuivre un Master de management musical. J’ai ainsi intégré l’IEP de Lyon en première année sur concours. C’est mon attrait pour la rédaction qui m’a incité tout naturellement à candidater sur des postes d’attachés de presse dans la sphère culturelle, dans les secteurs de la musique enregistrée et du spectacle vivant. Ces expériences m’ont permis de faire de belles rencontres artistiques, de découvrir un environnement professionnel passionnant, mais également de désacraliser un secteur attractif et glamour vu de l’extérieur mais foncièrement précaire et verrouillé.

Vincent de la communication à l'éducation nationale - Ester Ramos
@Vincent Bosc, également amateur de photographie

4. Est-ce que tu te posais la question du sens ? 

Je me suis très vite posé la question du sens ! Ce questionnement a pris une nouvelle dimension à la fin de l’année 2014 après plusieurs expériences dans le domaine culturel. J’ai toujours été intéressé par la culture au sens large et non par le consumérisme culturel et l’esprit de chapelle qui règne parfois dans certains établissements ou le « paraître » prévaut sur « l’être ». L’enseignement me permet aujourd’hui de renouer avec davantage de simplicité et d’universel. Je ne suis plus évalué sur ce que je montre, mais sur ce que je fais.

5. Est-ce qu’il y a des rencontres / des ouvrages que tu as lu et qui t’ont inspiré ou qui t’inspirent ? 

Ma famille, mes amis et mes collègues constituent une source d’inspiration importante. C’est à force de discussions qu’on arrive à régler la mire et à avancer.

Je me souviens d’une conversation avec deux amis très proches au cours de laquelle ceux-ci m’incitaient à sortir de ma « zone de confort » dans une période où j’étais à court de certitudes ! Me mettre en danger a été salutaire. Je n’aurais pu le faire sans un environnement favorable.

La lecture de l’autobiographie d’André Agassi, Open, m’a particulièrement marquée. Il y raconte très bien ses angoisses, ses déclins sportif et personnel, son retour au premier plan. Un modèle de résilience. Sa victoire face à Medvedev à Roland Garros en 1999 constitue un climax émotionnel dans ma carrière de sportif par procuration! De manière plus générale, j’aime les essais de réflexion historique. L’aveuglement – une autre histoire de notre monde de Marc Ferro est un livre de chevet. On ne peut faire de l’histoire sans avoir un regard citoyen et réflexif sur sa discipline.

6. A quel moment as-tu décidé de te reconvertir dans l’enseignement ? 

J’ai pris cette décision à la fin de l’été 2015 après une période d’inactivité. Le manque d’éthique de certaines entreprises et la déshumanisation des procédures de recrutement ont facilité ma prise de décision.

7. Avais-tu un plan B si jamais tu n’avais pas eu le concours ?

Non, c’était une révélation ! C’est la raison pour laquelle je l’ai tenté une seconde fois après un premier échec.

8. Combien de temps as-tu mis pour définir le projet ? 

Deux semaines tout au plus.

9. Comment a réagi ton entourage à l’annonce de ta reconversion? 

Ils étaient attentifs et soucieux mais respectueux de mon choix de reconversion.

10. Quelles étaient et sont tes peurs ? Tes blocages psychologiques ?

J’ai longtemps eu peur de l’échec et de décevoir. Ce n’est plus une crainte aujourd’hui.

11. Que penses-tu des critiques à l’égard de l’éducation nationale?

Si certaines critiques sont recevables voire légitimes, d’autres sont intéressées. La critique du système éducatif français est aujourd’hui un excellent fonds de commerce pour tous les déclinologues professionnels qui ont l’obsession du déclassement (l’ancien Ministre de l’Éducation Luc Ferry, Alain Finkielkraut ou encore Jean-Paul Brighelli). Ces attaques à charge prennent souvent les traits d’un discours identitaire en rupture totale avec l’idée d’une République fraternelle et accueillante. Avec un amalgame détestable : la baisse des résultats serait en grande partie imputable au caractère multi-ethnique de notre pays. N’en déplaise à certains, nous ne vivons plus au temps de la IIIè République assimilationniste, et c’est tant mieux!

Je ne suis pas dans le déni de réalité pour autant. Certains résultats sont préoccupants en lecture, en orthographe ! Il faut toutefois nuancer cette réalité et ne pas céder à la tentation du déclin ! Les inégalités scolaires relèvent aussi de fortes disparités socio-économiques ! Notre pays s’accommode de celles-ci depuis de longues années. Il ne faut donc pas s’étonner de ces inégalités scolaires.

Je me méfie également des critiques consécutives à la diffusion d’études pseudo-scientifiques! Le benchmarking appliqué à l’éducation à ses limites. Prenons en exemple l’enquête PISA! Sa méthodologie est plus que contestable (pays sélectionnés, organisation des tests auprès des élèves…). On ne peut pas comparer Singapour, Shanghai ou encore la Norvège à la France : il y a un biais méthodologique. Les démographies ne sont pas les mêmes! Sans parler des coûts de fonctionnement des systèmes éducatifs concernés… Tous les pays en tête des études PISA sont des métropoles financières ou des micro-états! Comparer l’Allemagne à la France a déjà plus de sens !

Les critiques les plus pertinentes à mes yeux sont celles qui viennent de l’intérieur du système éducatif. Le livre de Céline Alvarez a fait très grand bruit ces dernières années. Si son expérience est riche d’enseignements, elle doit toutefois être replacée dans son contexte. En effet, Céline Alvarez s’inscrivait dans une logique particulière : son expérimentation était financée et concernait des classes de maternelle. La question de la réplicabilité d’une telle initiative doit donc être posée. Autonomiser les tout-petits, les responsabiliser, leur donner le goût d’apprendre : je suis en total accord avec cette façon de voir les choses. Ceci étant, son approche me semble réplicable en maternelle. Dans le secondaire, nous sommes confrontés à d’autres logiques. Nous ne sommes plus dans une démarche d’éveil au savoir, mais de réenchantement des élèves, de l’école et du savoir.Avec des classes de plus de trente élèves parfois !

12. Est-ce que tu estimes avoir la liberté nécessaire pour adapter la pédagogie à la singularité des élèves ?

Je dispose de toute la liberté nécessaire à la mise en place d’accompagnements personnalisés. L’enseignant rencontre néanmoins un certains nombres de difficultés qui peuvent le frustrer dans sa volonté d’individualiser ses pratiques : la fatigue, le caractère chronophage d’une telle approche, l’absence d’investissement de l’élève-apprenant…Toutefois,la pédagogie différenciée est à mon sens une des clés pour répondre à l’hétérogénéité des classes et des modes d’apprentissage. Il s’agit d’organiser dès le début d’année une évaluation diagnostique, d’optimiser le partage d’informations avec le responsable de niveau, de rassurer l’élève et de lui donner un horizon. Cette approche doit pouvoir être mise en place dans une classe de trente-cinq comme dans une classe de quinze élèves. Néanmoins, la présence de classes aménagées ou aménageables, non surchargées, facilite évidemment la mise en place de ce type d’approches.

13. Est-ce que tu penses que la génération qui vient sera plus libre ?

Je l’espère mais nous sommes plutôt dans une période dans laquelle l’on confond fluidité, absence d’autorité et liberté. La génération actuelle développe davantage une culture de l’écran qu’une culture de l’écrit. Les élèves disposent donc d’un imaginaire foisonnant pour beaucoup d’entre-eux. Néanmoins, ils restent parfois trop prisonniers de cette unique forme de culture.

La question de la liberté est en partie liée à celle du savoir. Former c’est permettre aux élèves de disposer d’eux-mêmes, leur donner la liberté d’être libres. Aujourd’hui, nos élèves sont paradoxaux. S’ils sont à la fois « conservateurs » – ils aiment les notes et une certaine forme de cadre – ils développent également une conception libertaire de la liberté. Or, il est important qu’ils pensent aussi la liberté en termes de responsabilités. Cela passe par l’intégration de savoirs mais également par des savoirs-faire et des savoirs-être. La classe est la première micro-société à laquelle ils sont véritablement confrontés.

14. Tes élèves ont-ils conscience des évolutions en cours ?

Mes élèves n’ont pas toujours conscience des évolutions en cours. Mais ils sont curieux. Ce sont des citoyens qui ne disposent pas encore du droit de vote. Il est sain qu’ils développent encore une forme d’innocence. Mais en même temps, il est nécessaire de les sensibiliser, de les ouvrir au monde qui les entoure, de les former à l’esprit critique sans sortir du devoir de réserve. A ce titre, j’essaie de proposer dans ma matière des séances d’enseignement moral et civique en lien avec les thématiques historiques et géographiques abordées en classe. Les connaissances scientifiques acquises leurs permettent d’appréhender des sujets sociétaux plus facilement. L’histoire-géographie ne sert pas à rien et ils en ont la preuve!

15. Tes élèves sont-ils optimistes face à l’avenir?

Mes élèves se préservent du caractère anxiogène de certaines informations.

Je ne les sens pas particulièrement pessimistes. A nous d’en faire des optimistes raisonnables et raisonnés.

16. Penses-tu vivre selon tes convictions ?

Oui, j’essaie de joindre l’acte à la parole ou tout au plus d’être cohérent. Je ne supporte pas les faussaires.

17. A quoi as-tu renoncé ? 

Au port quotidien du costume/cravate. Pour le moment…

18. Est-ce que tu penses que tu seras enseignant toute ta vie. Souhaiterais-tu revenir en arrière ou explorer d’autres possibilités ?

J’aimerais travailler dans la transmission toute ma vie : instruire, éduquer, sensibiliser, apprendre et recevoir. Comme l’écrivait le moraliste Joseph Joubert, « Enseigner, c’est apprendre deux fois ».


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