Wangari Maathai, la femme aux 30 millions d’arbres


Articles, Se libérer / mercredi, octobre 3rd, 2018

J’ai décidé de créer la rubrique : « La preuve par l’exemple » dans laquelle je décortique le succès de personnalités qui ont oeuvré pour le bien commun. Wangari Maathai inaugure cette rubrique. Nous allons voir comment une femme kényane issue d’une famille modeste a réussi à sensibiliser une population pauvre à l’écologie et à planter 30 millions d’arbres au Kenya ?

Après avoir lu l’autobiographie de Wangari Maathai, j’ai relevé 5 facteurs expliquant cette réussite.

1# Une éducation qui a éveillé sa conscience

Wangari Maathai, une femme qui a réussi à planter 30 millions d'arbres et à imposer l'écologie au Kenya - Ester Ramos@doug-linstedt

1.1 Une enfance bercée par la culture et les traditions kenyanes

Wangari Maathai souligne l’importance de la culture et des traditions kenyanes dans la construction de son identité. Elle adorait écouter les contes de ses ancêtres au coin du feu. Ils lui délivraient de grandes leçons de vie. C’est le cas du conte « Konyeti et son père » reproduit à la fin de son autobiographie. Ce conte traite de 4 filles qui flirtent avec un garçon. Elles réalisent que ce garçon est un dragon maléfique, car ces actions sont inadéquates. Aveuglées par sa beauté, les filles suivent le garçon dans sa hutte, 3 filles arriveront à s’échapper grâce à une ruse alors qu’une autre aveuglée par l’amour finira par se marier avec le monstre. Ce conte montre la difficulté à renoncer à l’idéal et notre aveuglement face à la réalité.

Le contact avec la terre est essentiel dans la culture kenyane. Wangari a appris très vite à cultiver un potager. Ce contact quotidien avec la terre lui permettra plus tard de réaliser, à quel point il est nécessaire de respecter l’environnement sans chercher de raison d’être. La culture de la terre permet l’autonomie alimentaire et est indispensable à la vie.

Cette enfance est à l’origine du parcours de Wangari Maathai. Ainsi, pour reprendre ses mots :

«  quand le monde qui nous entoure évolue à une telle allure que plus rien ne nous raccroche à nos souvenirs d’enfance, c’est une part essentielle de nous-même qui nous échappe ».

1.2 Une jeunesse au pensionnat catholique

Wangari Maathai a eu la chance de pouvoir accéder à l’éducation. Ses parents ont investi dans son éducation, ce qui n’était pas courant. Les filles étaient destinées à fonder une famille et à gérer les affaires domestiques. Ses parents l’ont envoyé dans un pensionnat catholique alors qu’elle n’avait que 11 ans. Elle y est restée 4 ans. Ses journées suivaient un programme bien défini et étaient consacrées à l’apprentissage et aux corvées domestiques. Elle a ensuite rejoint un lycée catholique où elle s’est passionnée pour la biologie.

Lors de l’indépendance du Kenya, les Etats-Unis ont mis en place un programme de bourses d’études pour que des jeunes kenyans pour qu’ils puissent étudier dans des universités américaines. Wangari Maathai a bénéficié de ce programme.

1.3 Une adolescence dans un campus universitaire américain

Wangari a donc étudié dans une Université au Kensas puis en Pennsylvanie où elle s’est spécialisée en biologie.

Au Kenya, dans les institutions catholiques, on lui avait toujours appris que danser était mal, qu’il ne fallait pas manger de la viande le vendredi, qu’il fallait assister à l’office le dimanche et écouter la messe en latin.

Aux USA, elle découvre que les catholiques peuvent assister à l’office le samedi s’ils n’ont pas le temps le dimanche, que c’est le samedi qu’il ne faut pas manger de viande, que danser n’est pas interdit. Cette flexibilité l’a d’abord dérouté puis elle a appris à interroger ses croyances, à écouter des avis divergents. Elle a remis en question le puritanisme extrême dans lequel elle avait baigné au Kenya.

Son séjour aux USA lui a permis de développer son sens critique et de prendre du recul par rapport à son éducation et à sa culture. Elle a pris conscience de la relativité de son éducation.

2# Une humilité qui traduit un engagement sincère

Wangari Maathai, une femme qui a réussi à planter 30 millions d'arbres et à imposer l'écologie au Kenya - Ester Ramos@Kasturi Laxmi

Wangari a gardé le contact avec ses racines. Son parcours académique ne l’a pas éloigné de son environnement et des préoccupations des kenyans.

Quand elle rentrait à la maison après de longues semaines au pensionnat, elle n’hésitait pas à barbouiller ses mains avec un mélange de cendres et de boue pour replâtrer les murs qui s’effritaient.

Plus tard, ses détracteurs moqueront cette « grande dame » aux manières de « boueuse » qui met les mains dans la terre pour planter des arbres.

Elle a mené ses combats pour la défense de l’environnement et de la démocratie avec l’aide de personnes plus pauvres et moins éduquées qu’elle. Elle n’a pas hésité à partager son quotidien avec ces femmes pauvres. Elle a ainsi effectué une grève de la faim dans une église. Elle dormait à même le sol, en compagnie de mères de prisonniers politiques pour obtenir leur libération. Elle n’hésitait pas à parcourir le pays pour sensibiliser les habitants aux causes qu’elle défendait. Elle organisait des réunions publiques, des groupes de parole afin de partager ses convictions et comprendre les obstacles à la diffusion de ses idées.

Elle a séjourné en prison à plusieurs reprises pour défendre ses convictions.

3# Un travail de terrain pour souder une communauté

Wangari Maathai, une femme qui a réussi à planter 30 millions d'arbres au Kenya et à sensibiliser à l'écologie - Ester Ramos @Matthew Spiteri

3.1 Sa connaissance du terrain lui permet d’identifier les problèmes

Lors d’une expédition pour son travail, elle réalisa que les sols s’érodaient et que la dénutrition se propageait. Les plantations de thé et de café destinés à l’exportation qui avaient remplacé les cultures vivrières appauvrissaient les sols. Son expérience de terrain et les échanges qu’elle avait pendant qu’elle effectuait du bénévolat lui ont fait prendre conscience de la gravité de la situation. Pour être efficace, elle a compris qu’elle devait s’attaquer aux causes des problèmes : la déforestation, le défrichage et les pratiques agricoles non-durables.

Elle mit alors tout en oeuvre pour commencer quelque part, avec des gestes simples sans doute, à une échelle dérisoire, peut-être.

Pour résoudre les problèmes, elle choisit d’agir en communauté et elle chercha constamment à améliorer son action

3.2 Au départ, Wangari créa une société pour réinsérer les chômeur

Au départ, elle pensait employer des chômeurs pour planter des arbres dans les luxueuses villas de la capitale. Elle a créé la société Envicare pour réaliser cela. Elle se heurta à plusieurs difficultés : les riches ne voulaient pas de pauvres dans leurs propriétés et ils préféraient avoir des employés à demeure. De plus, les clients payaient après la prestation ce qui l’a conduit à devoir effectuer des avances pour payer son personnel. Très vite, l’activité perdit de l’argent et elle fut obligée de combler le déficit.

3.3 Elle décida ensuite de vendre des plants d’arbres

Elle a donc dû changer de modèle. Elle décida de vendre les plants d’arbres en direct mais ce fut un échec. Elle réalisa qu’elle devait ancrer son action dans la communauté pour que les plants survivent. Elle expérimenta cette théorie avec le peuple Massai. Elle leur fournit des ânes pour qu’ils puissent aller chercher l’eau à la rivière et arroser les jeunes pousses. Rapidement, elle réalisa que les ânes n’étaient pas utilisés pour cela. Dans la culture Massai, les ânes sont utilisés pour transporter des biens sur de longues distances, pas de l’eau. Les femmes continuaient donc à aller chercher l’eau à la rivière à pied et les ânes étaient destinés à d’autres activités. Au final, l’expérience se solda par un échec. Les femmes n’avaient pas de temps pour s’occuper des plants car elles étaient occupées à s’occuper de leurs familles et de leurs maisons.

Il fallait non seulement impliquer des communautés locales, mais aussi tenir compte de leurs modes de vie pour que le projet réussisse.

Elle décida donc de mobiliser des femmes habitant dans les zones rurales car elles étaient plus sensibles aux questions de la dénutrition et de l’appauvrissement des sols. Très vite, ce fut un succès et elle ne put pas répondre à la demande de plants. Elle demanda au service des forêts de lui fournir les plants. Au départ, ceux-ci acceptèrent volontiers. Mais ce mode de fonctionnement n’était pas pertinent. Les femmes devaient aller chercher les plants trop loin et les gardes forestier étaient hostiles à former les paysannes. Ils estimaient planter des arbres était un métier. Les gardes forestier plantaient des espèces indigènes peu diversifiées, ce qui allait à l’encontre de son projet de conservation de la diversité régionale.

3.4 Elle internalisa la production de plants

Wangari eu donc l’idée de créer ses propres pépinières avec des plants glanés en forêt. Cela simplifiait la tâche des bénévoles. Progressivement, elle mit en place un système de prime pour renforcer l’incitation à agir. Elle définit également un programme en 10 étapes pour rassurer les paysannes sur leur capacité à mener un projet de bout en bout. Une fois qu’un groupe de paysanne avait achevé son projet, elles devenaient « ambassadrice » et pouvaient convaincre ses voisines d’en faire autant.

Elle modifia le système de prime. Le but n’était pas de cultiver des plants mais de régénérer les sols. La prime devait donc être versée à 6 mois. Elle impliqua les hommes pour la collecte de semences, l’inscription sur les registres du nombre de plants cultivés et d’arbres qui avaient pris.

Son action lui fit prendre conscience de la résignation et de la déresponsabilisation de la société civile. Elle ne devait pas semer uniquement des arbres mais des idées. Travailler sur la culture était nécessaire pour changer les comportements. C’est pour cette raison qu’elle s’engagea en politique.

Cette stratégie lui a permis de lancer 6000 pépinières gérées par 600 réseaux communautaires qui mobilisaient plusieurs centaines de milliers de femmes et d’hommes et au total, tous ces volontaires avaient replantés plus de 30 millions d’arbres.

4# Une détermination pour surmonter les obstacles

4.1 Son retour au pays fut une désillusion

Wangari a dû surmonter plusieurs obstacles qu’elle décrit dans son autobiographie.

Après ses études aux USA, elle décida de rentrer au pays. On lui avait promis un poste d’assistante de laboratoire. Une fois arrivée, elle a appris que le poste était attribué à un homme d’une autre ethnie proche du pouvoir en place. Cette injustice va la blesser mais elle ne va pas abandonner. Pendant des mois, elle chercha un travail. Elle finira par obtenir un poste à l’Université de Nairobi même s’il ne correspondait pas à sa qualification.

Quand elle réalisa que les femmes universitaires ne disposaient pas des mêmes avantages que les hommes en terme de protection sociale, de logement de fonction, d’assurance retraite …  elle fut révoltée. Elle constitua un syndicat et attaqua l’université en justice alors qu’elle était dirigée par le président de la république kenyane ! Elle obtiendra finalement gain de cause. Pendant ce premier combat, elle réalisa la passivité de certaines de ces collègues femmes.

Elle prit conscience que pour faire avancer les mentalités, il fallait du temps.

4.2 Sa vie professionnelle fut marquée par de nombreux échecs

Elle se présenta deux fois aux élections législatives et une fois à l’élection présidentielle sans parvenir à se faire élire. Le pouvoir en place qui lui mettait des bâtons dans les roues. Wangari faisait campagne sur des idéaux politiques et philosophiques car elle pensait que les problèmes du quotidien étaient liés à ces sujets. Ce positionnement touchait moins les Kenyans qui n’avaient pas acquis de culture démocratique. Ils préféraient écouter les promesses des hommes politiques proches de leurs groupes ethniques. Il y avait alors de fortes rivalités ethniques pour le partage des terres et du pouvoir.

Sa première candidature aux législatives lui coûtera son poste à l’Université. Le cumul de deux activités était interdit au Kenya. Elle dut démissionner de son poste à l’université pour se lancer en politique et appris qu’elle ne pouvait pas se présenter car elle n’était pas inscrite sur la bonne liste électorale ! Son entrée en politique fut une prise de risque importante. En perdant son poste à l’université, elle perdit son emploi mais aussi son logement.

Elle se présenta une seconde fois mais ne parvint pas à être élu. Ce n’est finalement qu’en 2002, qu’elle réussit finalement a être élu parlementaire, après 24 ans de combat.

4.3 Sa vie personnelle fut compliquée

Le divorce avec son mari restera une grande blessure. Son divorce se solda sur la place publique. Son mari lui reprocha d’être « trop instruite, trop forte, trop brillante, trop obstinée et trop difficile à contrôler ». Elle dénonça la décision du juge qui validait ce jugement. Elle fut emprisonnée pour outrage.

Quand elle perdit son travail, elle dut se résigner à laisser la garde de ses enfants à son mari. Ses combats lui demandaient également beaucoup d’énergie et elle ne voulait pas que ses enfants patissent de son engagement. Elle fut donc une mère peu présente pour ses enfants.

Toutes ces épreuves ne l’ont pas découragé, au contraire elles l’ont galvanisé.

Elles lui ont fait comprendre, comme elle le dit elle-même, que « Quoi qu’il arrive je l’accepterai. Les épreuves les plus rudes m’ont ouvert de nouveaux horizons ».

5# Une communication soignée pour se protéger et faire connaître son action

Wangari Maathai, une femme qui a réussi à planter 30 millions d'arbres et à imposer l'écologie au Kenya - Ester Ramos@CNT

Wangari Maathai a utilisé les médias étrangers pour se protéger contre son propre gouvernement. Ce fut le cas en 1993 alors que de violents conflits ethniques déchiraient le pays. Pendant cette période Wangari Maathai, parcourait le pays et diffusait des tracts pour inviter au calme et expliquer les causes réelles des problèmes. Les pouvoirs politiques kenyans utilisaient les dissensions ethniques et le partage des terres pour asseoir leur domination. Lors de ces visites du terrain, elle convoqua la presse allemande à une réunion d’endoctrinement pour montrer la dérive autoritaire du régime. Elle utilisa également ses relations à l’étranger, aux USA et en Allemagne pour faire pression sur le régime Kenyan. Les étrangers étaient des bailleurs de fonds du Kenya. Ils pouvaient donc faire pression sur le pouvoir politique et bloquer les aides financières attribuées au Kenya.

En refermant son autobiographie, je dirais que deux leçons de vie marquent son parcours :

  • la détermination compte plus que l’idée. Comme le dit Wangari :

« Dès lors qu’on s’investit pleinement et en toute sincérité dans une cause que l’on estime juste, il peut nous arriver des choses extraordinaires. »

  • la confiance en l’humanité est un puissant moteur.

« La meilleure option pour être sereine et faire bouger les choses est de faire confiance et d’avoir une attitude positive à l’égard de la vie et des autres »

Credit Photo à la une : Lou Gold


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