J’ai rencontré Florence il y 5 ans dans un tiers lieu à côté de chez moi. 

Au fil des années, je l’ai croisée à d’autres évènements. 

J’ai réalisé que nous avions de nombreux intérêts communs. 

A chaque fois, j’étais épatée par sa vivacité d’esprit, sa soif de connaissance et son énergie pour défendre la cause des femmes. 

A chaque fois, le temps nous manquait pour échanger. 

Je lui ai proposé d’échanger autour d’un café pour mieux la connaître et écrire son portrait.

Elle me donne rendez-vous chez Poltred, un lieu hybride à son image qui mêle galerie d’art, café et laboratoire photo. 

Une vie choisie 

Florence naît dans un village dans le Nord de la France. 

Ses parents épuisés par la guerre n’ont d’yeux que pour leur fille unique. 

Ils la soutiennent dans ses choix et lui pardonnent ses excentricités. 

Les villageois jasent sur cette jeune fille affranchie qui part travailler en Allemagne et bat la campagne seule en solex.

Quand elle décide de quitter l’école après une seconde catastrophique pour retourner dans son village, elle sait qu’elle ne pourra pas y faire sa vie. 

Elle ne supporte pas la pesanteur, les commérages et le manque de liberté.  

Son échappatoire est alors la radio la nuit, la lecture, des échappées à Lille et la marche solitaire dans la campagne avec son chien. 

La lecture lui ouvre les portes d’un autre monde 

Les lectures renforcent sa soif de liberté et façonnent sa vision du monde. 

Quand on lui demande quels sont les livres qui l’ont le plus inspirée, elle n’hésite pas une seconde, elle lance avec son regard espiègle : 

  • L’âge de Raison de Sartre, 
  • Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus
  • Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, , 
  • Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. 

“Ces livres m’ont bouleversée”, confie-t-elle. 

Quand elle lit ces livres, Florence vient de quitter la pension tenue par des bonnes sœurs pour rejoindre un lycée mixte. 

Elle ne supportait plus cette éducation dogmatique dans laquelle rien ne pouvait venir questionner l’autorité divine. 

A cette époque, l’Église était puissante. Elle conditionnait les femmes à être mères et femmes au foyer, deux choses qui n’attirent pas du tout Florence. Elle ne comprenait pas pourquoi on reprochait aux autres femmes ce qu’elle avait toujours fait. 

En rejoignant un lycée mixte, elle fait une rencontre qui va tout changer. Sa prof de français lui ouvre la voie vers tous les livres qui lui étaient interdits en pension.

Elle comprend alors qu’on a tenté de “manipuler son cerveau” et qu’elle ne se laissera jamais faire. De cette incompréhension et de ces rencontres naît son militantisme

Les années loufoques : “fais tes projets mais ne nous mets pas en déficit”

Florence passe 36 années de sa vie au sein d’une bibliothèque. 

Quand elle m’annonce cela, je ne comprends pas. 

Je n’imagine pas une femme avec son tempérament dans le cadre feutré d’une bibliothèque. 

Elle m’explique qu’il ne s’agit pas d’une bibliothèque traditionnelle. 

Le métier de bibliothécaire municipale ne l’attirait pas plus que ça. 

D’abord parce qu’elle n’était pas issue de la “caste” n’ayant jamais passé le concours. 

Ensuite, ça l’aurait profondément ennuyée.  

La bibliothèque où elle a travaillé était dans l’enseignement supérieur technique 

Issus de la Réforme d’après 68, dans ces établissements, les enseignants progressistes, sont ouverts au monde de l’entreprise et peuvent innover en pédagogie.

Ce qui l’a séduite c’est le côté loufoque. Surtout, elle avait la possibilité de mener des projets innovants. 

A son actif, on compte : 

  • la numérisation des articles de presse sur CD-ROM,
  • la constitution de bases de données numériques, 
  • l’expérimentation des premiers cours en ligne
  • le lancement des premiers podcasts. 

A cette époque l’arrivé de l’informatique dans l’éducation suscite de fortes oppositions : 

  • certains enseignants luttaient pour la centralisation de la connaissance. 
  • ses collègues ne voulaient pas changer leur façon de travailler. 

Florence n’a jamais compris ce comportement qui allait contre les intérêts des apprenants. Un temps elle s’est consolée avec l’art : elle passe une année chez Art Services à Paris. 

Pour autant, elle ne renonce pas à défendre ses idées. 

Le féminisme devient un des principaux combats de sa vie. 

Elle s’engage au MLF (Mouvement de Libération des Femmes). 

Tout au long de ses années, l’apprentissage l’a toujours guidée : elle a repris des études en géographie sur le tard, elle se forme en autodidacte et partage son savoir. 

La meilleure façon d’apprendre est d’enseigner. 

Le fait d’avoir un emploi stable lui a permis d’embrasser l’indépendance dont elle rêvait et de militer. 

Bien s’entourer pour dépasser ses frontières.

Ce qui l’a toujours animée, ce sont les rencontres avec des gens engagés et inspirés. Attention, ses références sont déconcertantes : 

Tout cela l’a énormément nourri tant sur le plan professionnel et personnel. 

D’ailleurs, elle me prévient : “sans l’art, il te manque une béquille”. 

Il faut toujours dépasser ses frontières. 

Sans cela, la vie est ennuyeuse. 

On ne reste qu’en surface, prisonniers des idéologies et de l’entre soi.  

L’entourage est clé. Sans ses parents, elle n’aurait rien pu faire. Il fallait leur autorisation pour quitter le nid familial. Il fallait aussi ce terreau émotionnel pour casser les codes. 

Peu de regrets mais toujours des batailles  

De toutes ces années de lutte, elle garde peu de regrets. 

Elle ne déplore pas le fait de ne pas avoir bâti de famille, devenir mère ne l’a pas attirée. 

Toutefois, si elle pouvait remonter le fil de son histoire, elle corrigeait cet attrait pour l’indépendance si caractéristique des enfants uniques. 

Elle a tissé de nombreuses relations au fil de ses nombreux voyages et projets. 

Elle n’a toutefois pas fait l’effort de nourrir les échanges. 

Ses vraies amitiés se comptent sur les doigts de la main. 

Mais Florence n’ait pas du genre à épiloguer sur ces états d’âme. 

Il lui reste encore de nombreux projets à mener dont cette volonté d’aider les personnes âgées à transmettre les leçons de leur histoire qui puissent être utiles aux plus jeunes.

Elle m’a promis qu’elle me tiendrait informée.

L’histoire s’écrit encore aujourd’hui. 


.