Suffit-il de lâcher prise pour être heureux ?


Se connaître / jeudi, août 9th, 2018

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L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera est un roman à portée philosophique qui interroge sur le sens de la vie. Chaque relecture est une découverte. C’est un des livres que j’ai le plus recommandé et lu.

Kundera arrive à travers le destin de quatre personnages : Thomas, Teresa, Sabina et Frantz à poser une analyse profonde de la psychologie et des rapports humains.

Accepté de ne pas être maître de son destin

« L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir, car il n’a qu’une vie et il ne peut la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. »

Partant de ce constat, il faut comme Sabina, un des personnages du roman, partir dans l’inconnu. Et c’est ce geste qui est le plus beau. Sinon, nous sommes condamnés à ne vivre que la vie que l’on attend de nous et donc à ne pas vivre. Pour vivre vraiment, il faut être libre de ses choix. Sauter dans l’inconnu est un geste lourd. Il y aura forcément des conséquences imprévisibles, mais c’est cette pesanteur qui lui donne de la valeur.

Ce que nous faisons par nécessité ne nous permet pas de nous réaliser. Seul ce que nous faisons par hasard est parlant. Le hasard permet de faire des rencontres inattendues, de provoquer le destin. Ces rencontres inattendues comme celles de Thomas et de Teresa peuvent impacter la vie d’un homme. La rencontre de Thomas avec celle qui sera sa femme, Teresa, va déterminer ses choix de carrière, d’amitiés et même son pays de résidence.

Nous sommes tous la conséquence d’une suite d’évènements inattendus.

Tout nous pousse pourtant à chercher à vivre dans le mensonge et à vouloir contrôler notre destin.

Face à l’absurdité de la condition humaine, l’homme se voit obligé de trouver un sens.

Le temps de l’homme ne tourne pas en cercle, mais avance en ligne droite. Il faut toujours avancer, aller plus loin, se dépasser. Le bonheur est un désir de répétition. Nous sommes donc condamnés à l’insatisfaction.

Par ailleurs, le regard des autres nous oblige à vivre dans le mensonge. Thomas a fait des études de médecine pour aider les autres. Il croyait avoir trouvé sa raison d’être, son « impératif intérieur ». Il a pourtant facilement renoncé à une brillante carrière en Europe de l’Est par amour pour suivre Sabrina quand elle décida de retourner au pays. Puis, il a sacrifié sa carrière en signant une pétition contre le régime communiste alors que cette décision n’était pas rationnelle. Il a été poussé par un « impératif intérieur » plus fort que la raison.

Finalement, cette décision va permettre à l’intellectuel d’expérimenter des travaux manuels dans différents milieux sociaux : peintre en ville puis ouvrier agricole au fin fond de la campagne. En faisant ces travaux, il comprend le bonheur des gens qui exercent un métier auquel ils n’ont pas été conduits par un « impératif intérieur ».

Il n’avait jamais connu cette « bienheureuse indifférence ». Il s’en trouve apaisé.

La vie implique de se positionner.

Le roman se déroule dans un pays communiste. Dans ce contexte, personne ne peut rester indifférent. On peut généraliser cette analyse à la condition humaine au sens large.

Il existe 4 attitudes possibles face à la vie :

  • la révolte,
  • la coopération,
  • le consentement,
  • la résignation.

Thomas fait un acte de révolte en refusant de signer la pétition. Quand le régime lui propose de revenir sur son acte, il refuse de coopérer. Il est toutefois très vite rattrapé par les structures sociales en place et doit finalement se résigner à abandonner son « impératif intérieur » et à s’isoler à la campagne, loin du milieu intellectuel. Thomas renonce à ses idéaux pour se conformer aux normes. Son apaisement lorsqu’il réalise des travaux manuels est peut-être la preuve que l’Homme n’a pas trouvé d’autres moyens, pour faire face au néant sur lequel repose son existence, que la conformité.

Quoi qu’il en soit, la politique n’est pas le seul domaine dans lequel les hommes sont tenus de faire des choix. Le rapport amoureux, le rapport familial, le rapport à l’animal, et même le rapport au travail sont autant de domaines où il faut se positionner.

Dans le rapport amoureux, Kundera décrit, deux types d’hommes :

  • les séducteurs nés qui sont guidés par une obsession libertine. Il est obsédé par ce que chaque femme a d’inimaginables par ce millionième de dissemblable qui distingue une femme des autres. Il n’est donc jamais déçu, chaque relation offre une nouvelle expérience. Cette inaptitude à la déception de soi a quelque chose de scandaleux.
  • les romantiques qui sont guidés par une obsession romantique. Ce qu’ils cherchent chez les femmes, c’est eux-mêmes, c’est leur idéal, et ils sont continuellement déçus parce que l’idéal, comme nous le savons, n’est jamais possible. La déception donne à leur inconstance une excuse mélodramatique que certaines femmes trouvent émouvante.

Thomas, le personnage principal, appartient à la première catégorie. Il souffre de son infidélité, mais il ne peut pas se résigner à mettre fin à son libertinage. Ce choix ne semble pas lui apporter le bonheur. Cela renforce l’idée selon laquelle peu importe les choix que nous faisons, nous serons toujours frustrés de ne pas avoir connu ces infinies possibilités qui auraient pu être.

Cette remarque reste très actuelle aujourd’hui.

Nous avons plus de liberté que les générations précédentes pour choisir nos vies et pourtant nous sommes perdus devant cette infinité.

Aimer permet de dépasser le regard de l’autre

Kundera expose l’impossibilité qu’ont les hommes de vivre dans la vérité, dès qu’il y a un public, on vit dans le mensonge. Dans tous ces domaines, nous recherchons toujours le regard de l’autre.

On distingue toutefois, quatre types d’individus :

  • ceux qui cherchent le regard d’un nombre infini d’yeux anonymes
  • ceux qui cherchent le regard d’une multitude d’yeux familiers
  • ceux qui cherchent le regard de l’être aimé
  • ceux qui cherchent le regard imaginaire d’un être absent

Il semble difficile d’être libre face à ses choix dans ces conditions. Kundera souligne toutefois un espace de liberté : l’amour.

L’amour, c’est notre liberté, au-delà de ce qui doit être.

Aimer, c’est renoncer à la force, c’est aussi se dévoiler. Il faut toutefois pour conserver cette liberté venir à l’autre sans revendications.

Le roman de Kundera oscille entre légèreté et pesanteur, entre liberté et héritage et entre bonheur et frustration. Souvent, dans nos vies, nous oscillons aussi entre ces sentiments contradictoires.


Toutefois, ma lecture traduit une conviction : il est possible, malgré les structures sociales et le regard des autres, de construire des espaces de liberté dans sa vie.

C’est cette liberté de lâcher prise qui apporte le bonheur.

Photo Credit : @Vonecia Carswell Merci!

 

 

 

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